Lagent Fait Il Le Bonheur Philosophie Dissertation Meaning

 

     L'homme est heureux lorsqu'il est comblé dans ses désirs et le bonheur est la fin vers laquelle il tend naturellement. En revanche il est si peu disposé à la moralité que la loi morale légifère en lui sous la forme d'une obligation, c'est-à-dire d'une injonction contrariant le mouvement naturel et exigeant de s'en rendre indépendant dans la détermination de sa volonté. Notre expérience la plus familière ne nous invite donc guère à penser que la moralité consiste à rechercher le bonheur. Au contraire, moralité connote, dans le monde moderne, devoir et le mot ne résonne pas comme une promesse de réjouissances. Chacun sait trop bien qu'il faut, dans certaines situations, consentir au sacrifice d'un  désir pour faire son devoir. Par exemple, j'aimerais bien accepter la petite fortune que l'on me propose pour obtenir de moi une entorse à la loi. J'imagine déjà tous les désirs que je pourrais combler avec cette somme que je ne parviendrai pas à économiser en plusieurs années de travail. Pourtant ma conscience me dit que ce qui satisferait mes désirs me condamnerait moralement et porterait un coup dur à l'estime que je peux me porter. Au fond j'expérimente que, selon la formule kantienne, « la majesté du devoir n'a rien à faire avec la jouissance de la vie ». Je fais donc mon devoir mais ce n'est pas de bonne grâce car il faut beaucoup de perfection morale pour faire avec plaisir ce qui requiert un effort moral.

   Alors n'est-il pas absurde d'associer les notions de devoir et de bonheur? Pourquoi l'idée d'un devoir de rechercher le bonheur est-elle contradictoire ? (Thèse : Le non sens d'un devoir de rechercher le bonheur).

 

   Pourtant (renversement dialectique) l'hétérogénéité des ordres ne signifie pas que l'exigence morale condamne le bonheur. Au contraire, nous pensons dans l'idée de souverain bien l'union de la moralité et du bonheur et nous considérons que le bonheur devrait être la récompense du mérite moral. Cela ne signifie-t-il pas que nous voyons dans le bonheur une fin légitime, une fin susceptible de fonder un devoir?      Si oui, de quelle nature est ce devoir et quelles sont les raisons permettant de le justifier?

 

 

I)                   La recherche du bonheur n'est pas un devoir.

 

 

1)      Un devoir de rechercher le bonheur est un non sens.

 

 

   Ce non sens apparaît clairement si l'on interroge la nature de l'expérience de l'obligation morale. Se sentir obligé consiste à se sentir tenu d'obéir à une loi s'imposant à la conscience avec un caractère de transcendance et rencontrant dans le sujet de la résistance. Ce vécu indique que l'injonction morale contrarie la tendance naturelle et la contraint. D'où la confusion courante de la notion d'obligation avec celle de contrainte.  Dans l'usage commun, les hommes emploient spontanément  l'expression « être obligé » au sens de « être contraint ».

   Or y a-t-il un seul être au monde se sentant contraint de tendre au bonheur ? Certes pas. Chacun tend naturellement au bonheur comme la fin en vue de laquelle tout ce qu'il fait est un moyen. Il s'ensuit que là où il y a inclination naturelle, il n'y a aucun sens à formuler un impératif moral.  Le « tu dois » enveloppant nécessairement  le « tu n'es pas enclin à », il est absurde de prescrire un devoir de rechercher le bonheur. Cf. KANT. Métaphysique des mœurs. Doctrine de la vertu. Introduction : «  Le bonheur personnel, en effet, est une fin propre à tous les hommes (en raison de l'inclination de leur nature), mais cette fin ne peut jamais être regardée comme un devoir, sans que l'on se contredise. Ce que chacun inévitablement veut déjà de soi-même ne peut appartenir au concept du devoir; en effet le devoir est une contrainte en vue d'une fin qui n'est pas voulue de bon gré. C'est donc se contredire que de dire qu'on est obligé de réaliser de toutes ses forces son propre bonheur »

 

2)      Hétérogénéité de la moralité et du bonheur.

 

 

   C'est aussi méconnaître l'hétérogénéité des ordres ainsi que Kant le montre par l'analyse de ce qui fait la moralité d'un acte. Pour le rigorisme kantien, la valeur morale d'un acte est attachée au seul principe du vouloir. On est moral par la pureté de l'intention et par rien d'autre. Dès lors que la volonté ne se détermine pas par un principe pratique c'est-à-dire par pur respect pour la loi morale mais par un mobile pathologique, elle n'est plus bonne volonté ou volonté morale. Ce qui serait le cas si, dans le principe de son vouloir, l'agent moral faisait intervenir le souci de son bonheur. Par exemple respecter la loi morale parce que ce respect ménage sa réputation ou préserve des désagréments de la sanction permet à l'homme d'agir en conformité avec le devoir mais l'action conforme au devoir n'est pas morale si elle n'a pas été accomplie par devoir. La prise en considération du bonheur ou d'un autre intérêt dans la détermination de la volonté l'empêche donc d'être une bonne volonté. Il s'ensuit que se  soucier de son bonheur est une chose, satisfaire aux exigences de la moralité une autre. D'où le reproche que Kant fait aux Anciens d'avoir confondu des ordres qu'il prend soin de distinguer. La prudence formule des impératifs hypothétiques, des conseils. En tant que telle, elle est extérieure au champ de la moralité car celle-ci formule des impératifs catégoriques c'est-à-dire des commandements. Elle ne prescrit pas une action comme bonne comme moyen d'une fin extérieure, elle la prescrit comme bonne en soi.

 

 

3)      Antinomie de la moralité et du bonheur.

 

 

   Si l'impératif moral contrarie la tendance naturelle et si l'on définit, à la manière kantienne, le bonheur par la satisfaction des inclinations sensibles, il va de soi qu'il peut y avoir antinomie entre le devoir et le bonheur. Si mon bonheur est d'être aimé par la femme de mon ami et s'il est vrai qu'on ne peut pas universaliser le principe de la trahison de l'amitié, il s'ensuit que ce qui me rendrait heureux est en contradiction avec ce qui me rendrait moralement bon.  L'expérience montre que lorsqu'ils sont placés dans ce genre de situation, les hommes ont tendance à sacrifier le bien suprême : la moralité à leur bonheur et non l'inverse et c'est précisément cette  tendance à préférer la fin naturelle (le bonheur) à la fin raisonnable (la moralité) que Kant appelle le penchant au mal. Le mal radical  inscrit dans la nature humaine ne signifie ni que la nature sensible soit mauvaise ni que la raison soit diabolique. Cela signifie simplement que l'homme est enclin à privilégier les requêtes de l'amour de soi aux exigences qu'il se représente pourtant par sa raison. Cf. Dissertation : Peut-on vouloir le mal ?

 

 

 Transition : Au terme de ce premier développement il apparaît qu'avec la moralité et le bonheur, on a affaire à deux ordres dont les principes ne sont pas de même nature. Poursuivre mon bonheur est ma fin d'être sensible tandis que la moralité est ma fin d'être raisonnable. Pourtant le bonheur est si peu indifférent à la moralité que nous le pensons, en droit, comme ce qui devrait en être la récompense. L'antinomie n'est donc pas  absolue. La moralité est le bien suprême mais le bien complet nous semble être l'union de la vertu et du bonheur. N'est-ce pas avouer que le bonheur et la moralité ont un rapport étroit et ne peut-on pas prendre acte de ce lien pour fonder un devoir de rechercher le bonheur ? Mais alors comment l'envisager sans se contredire ?

 

 

II)                Un devoir de rechercher le bonheur.

 

 

1)      Un devoir indirect.

 

a)   « La moralité, affirme Kant, nous enseigne comment nous devons nous rendre dignes du bonheur ». Cela signifie que nous aspirons au souverain bien en lequel seront réconciliés la moralité comme mérite et le bonheur comme jouissance. Réconciliés car  dans la réalité le fait qu'un homme soit comblé dans ses désirs n'est pas tributaire de sa perfection morale. La santé, l'aisance matérielle, l'amour, la gentillesse et la réussite des enfants que l'on met au monde etc. bref tout ce qui rend l'homme heureux, ne dépend pas de la seule vertu d'un agent moral. C'est pourquoi on peut être une personne dépourvue de toute perfection morale, voire franchement misérable sur ce point et néanmoins jouir de tous ces biens dont est privé, a contrario, l'honnête homme. Qu'il y ait là, pour les hommes, un scandale moral en dit long sur notre question. Nous nous indignons de constater que l'homme de bonne volonté ne soit pas nécessairement, en ce monde, le mieux loti en fait de jouissance de la vie. Nous ne comprenons pas que Job, l'homme bon, soit accablé de tous les maux de la terre. Nous le comprenons si peu que nous sommes enclins à nourrir l'espérance religieuse d'un autre monde où les bons seront récompensés et les méchants punis. Qu'est-ce à dire sinon qu'en faisant notre devoir nous poursuivons indirectement le bonheur qui est notre aspiration naturelle ? Certes si c'était cet espoir de la récompense qui déterminait la volonté, celle-ci ne serait pas morale, reste que la bonne volonté nous semble être ce qui mériterait d'être récompensée par la jouissance de la vie.

 

 

b)  Le bonheur peut aussi être conçu comme un devoir indirect dans la mesure où l'expérience montre que le malheur en général n'est pas propice à la culture des vertus humaines. Lorsque le ventre crie, les exigences de la tête sont peu audibles. Dans l'extrême misère les hommes n'entendent pas la voix du devoir. Ils volent, ils tuent, ils se vendent, ils trahissent. La dignité morale est un luxe pour celui qui lutte pour sa survie. De même, dans l'adversité, ils ne développent pas toujours le meilleur d'eux-mêmes. Le ressentiment rend méchant en suscitant l'appétit de vengeance. On en veut aux autres de ne pas souffrir ce que l'on endure. On souhaite se dédouaner par leurs souffrances de la nôtre.       Dès lors, s'il est vrai que le malheur est une source inépuisable de misère morale, n'est-il pas nécessaire moralement de travailler à promouvoir les conditions matérielles, sociales, politiques du bonheur sur la terre afin de donner ses chances à l'amélioration morale des hommes ?  « Mais alors ce n'est pas le bonheur qui est la fin, mais la moralité du sujet et le bonheur n'est que le moyen légitime d'écarter les obstacles qui s'opposent à cette fin, aussi personne n'a ainsi le droit d'exiger de moi le sacrifice de mes fins qui ne sont pas immorales. Ce n'est pas directement un devoir que de chercher pour elle-même l'aisance, mais indirectement ce peut bien en être un, à savoir écarter la misère comme étant une forte tentation à mal agir. Mais alors ce n'est pas de mon bonheur, mais de ma moralité que j'ai comme fin et aussi comme devoir de conserver l'intégrité. » KANT. Métaphysique des mœurs. Doctrine de la vertu. Introduction.

 

 c) Le don de la vie est une chance, une grâce. N'avons-nous pas le devoir indirect d'en promouvoir la réussite ? La reconnaissance aussi est un devoir moral. Et peut-on mieux témoigner de cette reconnaissance qu'en accomplissant les fins d'un être sensible et raisonnable ? Certes le bonheur, à la différence de la perfection morale ne dépend pas entièrement de nous mais comme le montrent les sagesses antiques il en dépend en partie.

 

 

2)      Un devoir en soi.

 

 

a)  Si par bonheur on entend le bonheur d'autrui, nous avons  le devoir d'y concourir. Devoir qui n'est pas obligatoire mais méritoire* affirme Kant. En effet traiter l'humanité dans la personne d'autrui comme une fin en soi revient concrètement à faire nôtres ses propres fins. Ces fins sont sa perfection morale et son bonheur.

 En ce qui concerne sa perfection morale, il est impossible d'y concourir de l'extérieur.  Nul ne peut à la place d'un autre développer ses aptitudes, s'arracher à la grossièreté de la nature en s'instruisant et en exploitant ses talents. La culture des dispositions de la nature humaine est un devoir car la civilisation de l'humaine nature est nécessaire à sa moralisation mais celle-ci ne dépend que de la personne concernée. Nul ne peut faire preuve de bonne volonté à la place d'un autre; la moralité est ce qui est possible par liberté et nul ne peut se substituer à la liberté d'un autre.

 En revanche, pour autant que cela dépend de nous, c'est un devoir de concourir à sa fin d'être sensible  à savoir à son bonheur. Certes nul  ne peut exiger d'un autre de le rendre heureux si c'est au prix de sa perfection morale ou de son propre bonheur mais le devoir de chacun est de se soucier, dans les limites précédemment pointées, du bien des autres. Cela s'appelle le devoir de bienveillance. 

 

 b) Ce souci du bonheur d'autrui peut aussi fonder un devoir de se rendre content comme politesse que l'on doit à l'autre. La tristesse, le désespoir sont des causes d'affliction pour ceux qui nous entourent. On peut donc défendre un devoir de générosité nous prescrivant de réjouir l'autre non de l'affliger.

 

 

III)    Dépassement.

 

 

   Nous sommes tellement indistinctement sensibilité et raison que le bonheur nous est aussi cher que la moralité. Selon la loi de l'Etre, il l'est même infiniment plus que la moralité puisque l'expérience montre que les hommes sacrifient d'ordinaire la moralité à leur bonheur. Kant dit même qu'on ne peut pas en vouloir à celui qui fait ce choix mais enfin la loi du devoir nous dit que ce n'est pas bien. Le divorce de la loi de l'être et celle du devoir-être s'atteste ici et confirme le non sens d'un devoir de rechercher le bonheur. L'inclination naturelle y suffit. Nous ne pouvons donc pas, comme les Anciens, affirmer l'équivalence du bien moral et du bonheur, du « nul n'est méchant volontairement » et du « nul n'est malheureux volontairement ».

 

C'est que le bonheur, défini à la manière kantienne, comme « totalité des satisfactions possibles » ne dépend pas de notre perfection morale. Kant fait remarquer qu'il en faut beaucoup pour dire avec un Descartes qu' : « Il suffit que notre conscience nous témoigne que nous n'avons jamais manqué de résolution et de vertu pour exécuter toutes les choses que nous avons jugées être les meilleures et ainsi la vertu seule est suffisante pour nous rendre heureux en cette vie ». Lettre à Elisabeth du 4 août 1645. Et Aristote objectait que : « « Dire que dans les pires malheurs on est heureux pourvu qu'on soit vertueux, c'est exprès ou non, parler pour ne rien dire ».

 

De fait on peut, à l'instar de Job, être un homme de bonne volonté et néanmoins être victime d'un sort malheureux. Il ne suit pas de là que l'union de la vertu et du bonheur ne soit pas, pour nous aussi, le souverain bien. Et c'est précisément parce que le bien complet implique la réconciliation du bonheur et de la vertu que le devoir nous prescrit  de faire nôtre le bonheur d'autrui et de nous préoccuper du nôtre pour autant qu'il contribue à notre perfection morale.  

 

 

  Conclusion :

 

   La question était de savoir si c'est un devoir de rechercher le bonheur. Au terme de cette réflexion on peut dire que s'il s'agit de notre bonheur personnel, un devoir de tendre au bonheur est un non sens ; tout au plus peut-on fonder un devoir indirect de veiller à son propre bonheur. En revanche s'il s'agit du bonheur d'autrui, il s'agit bien d'un devoir en soi.

 

* « Devoir ! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d'agréable, rien qui implique insinuation, mais qui réclames la soumission, qui cependant ne menaces de rien de ce qui éveille dans l'âme (Gemüthe) une aversion naturelle et épouvante, pour mettre en mouvement la volonté, mais poses simplement une loi qui trouve d'elIe-même accès dans l'âme (Gemüthe) et qui cependant gagne elle-même malgré nous, la vénération (sinon toujours l'obéissance), devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu'ils agissent contre elle en secret; quelle origine est digne de toi, et où trouve-t-on la racine de ta noble tige, qui repousse fièrement toute parenté avec les penchants, racine dont il faut faire dériver, comme de son origine, la condition indispensable de la seule valeur que les hommes peuvent se donner à eux-mêmes ? »

KANT : Critique de la raison Pratique.Traduction Picavet. PUF page 91.

 

* « En quatrième lieu, au sujet du devoir méritoire envers autrui, la fin naturelle qu'ont tous les hommes, c'est leur bonheur propre. Or, à coup sûr, l'humanité pourrait subsister, si personne ne contribuait en rien au bonheur d'autrui, tout en s'abstenant d'y porter atteinte de propos délibéré; mais ce ne serait là cependant qu'un accord négatif, non positif, avec l'humanité comme fin en soi, si chacun ne tâchait pas aussi de favoriser, autant qu'il est en lui, les fins des autres. Car le sujet étant une fin en soi, il faut que ses fins, pour que cette représentation produise chez moi tout son effet, soient aussi, autant que possible, mes fins. »

 KANT: Fondements de la métaphysique des mœurs .Traduction Victor Delbos. Vrin page 153.

 

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Posté dans Chapitre V - Bonheur et moralité., Dissertations

Introduction

L’étymologie

L’étymologie du mot “bonheur” indique qu’il s’agirait de quelque chose d’aléatoire, d’hasardeux, qu’il serait donc possible, mais sans qu’il dépende de nous. En effet,  “bonheur” vient du latin “bonum augurum”, “augurum” signifiant “chance”, “opportunité”, “bon augure”.

Un  problème surgit alors : si le bonheur est si hasardeux, pourquoi tout homme le cherche malgré tout ? Pourquoi voulons-nous tous être heureux. Autrement dit, en langage philosophique, pourquoi le bonheur est-il une quête universelle (= qui vaut pour tous)?

Définition du bonheur

La définition stricte du bonheur est la suivante : état de contentement ou de satisfaction continu.

Le bonheur est donc quelque chose de durable, et c’est cette durée qui est problématique, car il y a des circonstances, des moments plus ou moins importants de notre vie, plus ou moins durs.

La solution serait alors de tout faire pour avoir la force d’être heureux malgré tout. C’est ce que revendiquent les Stoïciens (nous le verrons), et c’est ainsi que l’on peut comprendre la citation de Nietzsche : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ». 

Synonymes et mots proches

= félicité, béatitude, satisfaction continue.

≠ joie, plaisir, bien-être, qui ne sont pas continus mais ponctuels.

Y a-t-il une prédétermination au bonheur ?

(Ce qui le rendrait possible pour certains, moins pour d’autres)

Si l’on parle de “prédétermination” au bonheur, la question devient donc la suivante : y-a-t-il des facteurs (= causes, sources, raisons) du bonheur qui nous échapperaient, et donc des individus plus ou moins dotés par nature d’un potentiel de bonheur ? Autrement dit, naît-on avec des prédispositions variables quant au bonheur et au malheur ? Jusqu’à quel point est-il possible de modifier nos traits de caractère et d’engendrer par nous-mêmes notre bonheur ?

Un des enjeux est le suivant et a trait au couple d’opposés “nature” / “culture” : dans quelle mesure le bonheur est naturel et dans quelle mesure est-il culturel ? Si nous sommes prédéterminés, est-ce naturellement ou culturellement ? Et jusqu’à quel point ?

Nous allons partir du tableau suivant, qui synthétise à lui seul des centaines d’enquêtes quant au bonheur et qui présente les différents facteurs du bonheur :

Que nous dit ce tableau ?

1) que nous avons une prédisposition génétique à être heureux ou malheureux, 50% de la tendance au bonheur pouvant être attribué aux gênes, donc à l’hérédité. L’existence de ce facteur a été démontrée par des recherches sur des jumeaux ou des individus observés avant et après des traumatismes ou des évènements positifs significatifs. Il s’est révélé que ce facteur s’avère fixé, stable sur la durée et insensibles aux influences. Donc, le niveau initial de bonheur d’un individu se trouve déterminé par sa dotation génétique et est inchangeable. Pour moitié, l’individu se trouve ainsi prédéterminé à être réceptif au bonheur selon des degrés bel et bien divers et respectifs à chacun.

2) les circonstances n’ont qu’une influence mineure puisqu’elles expliquent le bonheur d’un individu pour 10% environ. Elles regroupent les événements et incidents relativement stables dans la vie d’un individu, comme le lieu de vie (nation, géographie, région, culture du pays), les critères sociodémographiques (âge, genre, ethnie) ; l’histoire personnelle (traumas, succès passés, etc.) ; et le statut (conjugal, financier, professionnel, religieux, de santé).

3) pour 40% environ, nous pouvons échapper à la détermination naturelle et influencer considérablement notre “taux” de bonheur par notre manière d’être et de penser, par la façon dont on perçoit les événements de l’existence, et par nos réactions et actions en conséquence, nos “activités volontaires”. En somme, par notre caractère optimiste ou pessimiste.

Heureusement qu’il y a ces 40%, a-t-on envie de dire, car si la faculté d’être heureux était invariable et ne dépendait en aucun cas de nous, si nous étions de simples marionnettes soit de bonheur soit de malheur, selon nos origines et nos gênes, étudier le phénomène du bonheur n’aurait plus aucun sens en philosophie. La philosophie étant là, rappelons-le, pour chercher par la réflexion, un sens ou des réponses à ce que la science exacte ne peut nous en dire. 

La réponse d’Épicure

Pour Épicure, le bonheur est possible mais il ne va pas de soi, car les hommes par nature ont peur de certaines choses. La quête du bonheur se fera donc en oubliant ces peurs. Ainsi Épicure écrit-il ceci :

« Le “quadruple remède” :

Les dieux ne sont pas à craindre,

La mort n’est pas à craindre,

On peut atteindre le bonheur,

On peut supprimer la douleur. »

Conclusion de la Lettre à Ménécée.

Cela signifie que le bonheur se pense comme le résultat d’un remède contre le malheur, dû à ces quatre réalités que sont les Dieux, la mort, le bonheur non évident et la doleur,  dont il constate qu’elles provoquent en l’homme malheur, angoisse, désespoir, et l’empêchent à tort d’être heureux.

Les Dieux

Épicure nous démontre que les dieux ne sauraient avoir une incidence, une influence, un quelconque impact sur la vie d’un homme, quel qu’il soit.

L’idée d’Épicure est surtout que les Dieux et les hommes n’appartiennent pas au même monde, les premiers étant immortels et les seconds mortels, et ne peuvent donc en aucun cas être en relation. Les dieux ne peuvent rien sur nous, nous étant totalement étrangers et indifférents. Par conséquent, Épicure peut soutenir qu’ « il ne faut pas craindre les Dieux ».

La mort

« Maintenant, habitue-toi à la pensée que la mort n’est rien pour nous, puisqu’il n’y a de bien et de mal que dans la sensation et que la mort est absence de sensation. […] Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu’on souffrira quand elle arrivera, mais parce qu’on souffre du fait qu’elle doive arriver. [...] Ainsi, le mal qui nous effraie le plus, la mort, n’est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n’est pas là et lorsque la mort est là nous n’existons pas. »

Tout comme il ne doit pas craindre les Dieux, l’homme ne doit pas craindre la mort, puisque nous ne nous y confronterons jamais, nous dit Épicure. De ce fait, l'homme ne doit plus craindre la mort comme il l'a toujours fait, mais ne pas y penser puisqu'il ne pourra jamais la côtoyer et encore moins la sentir, la sensation n’étant que dans la vie.

La douleur

Pour Épicure on souffre davantage de l'anticipation de la douleur que de la douleur elle-même. De plus il ne faut pas craindre la douleur : soit elle est très vive, mais rapide ; ou bien très vive et demeure, auquel cas la mort n'est pas loin donc on en sera vite débarrassé ; soit enfin la douleur est chronique, auquel cas elle devient supportable en ce qu'on s'y habitue.

Les désirs

Épicure effectue une tripartition des désirs, un classement en trois catégories, qui rend le bonheur atteignable. Ces trois catégories sont les suivantes :

1. désirs vains, qui ne doivent pas être satisfaits, sous peine de causer des malheurs inutilement puisqu’ils ne servent à rien ;

2. désirs naturels, qui ne sont ni vains ni nécessaires mais présents ;

3. désirs naturels et nécessaires, qui doivent être satisfaits modérément pour ne pas créer de manque et donc ensuite de malheurs.

En quoi cette tripartition des désirs est un chemin vers le bonheur ? Parce qu’au travers de cette distinction, Épicure somme l’individu de faire un “calcul des plaisirs”. En quoi cela consiste-t-il ? À utiliser sa raison pour savoir s’il est bon ou non de résister à un désir. Il faut résister au désir si cette résistance prévient un plus grand mal qui pourrait survenir ultérieurement, suite à la satisfaction de ce désir, notamment le manque.

La réponse du stoïcisme

L’ « Amor fati »

Une anecdote reflète bien ce qu’évoque le stoïcisme. Celle du stoïcien Épictète, qui était un esclave vendu à un maître tyrannique. Selon la légende, il frappa un jour Epictète si violemment que celui-ci le prévint : « si tu continues, elle va casser ». Le maître finit par lui briser la jambe et Épictète, sans sourciller aurait simplement répondu : « tu vois, tu y es parvenu » ! Cette anecdote donne un aperçu du caractère “stoïque” de notre esclave stoïcien. “Stoïque” signifiant “impassible”.

Et  c’est cette impassibilité, cette acceptation de ce qui advient, qui fonde le bonheur tel que les Stoïciens l’entendent. Le bonheur des Stoïciens se trouve résumé par l’Amor fati, “l’amour de sa destinée”, quelle qu’elle soit, et par l’idée selon laquelle on ne peut focaliser son humeur sur ce qui ne dépend pas de nous (or le destin ne dépendant pas de nous, mieux vaut s’y conformer qu’essayer de le changer...).

Mais comment le stoïcisme en arrive-t-il à l’idée d’Amor fati ? Comment en arrive-t-il à faire du jugement d’un individu une force dépassant les événements, les aléas, les pires maux et malheurs ? 

Le destin : entre nécessité et Providence

Chez les Stoïciens, il n’y pas de fortune. Le bonheur n’est donc pas à glaner au “petit bonheur la chance”. Parce que le destin se trouve régi par une providence divine, il va de soi que cette providence ne peut que faire bien les choses (ce serait contraire à Dieu que de faire le mal…), ainsi les stoïciens jugent que le monde est bon, globalement et dans ses parties. Du coup, lorsqu'une combinaison d'éléments a sur nous un effet destructeur, chacun reste bon et aimable. Exemple : le vent, le bateau, la mer, le pilote… tout est bon. Et si survient un naufrage, il faut s'abstenir de juger ce qui ne dépend pas de nous (à savoir le monde auquel on appartient et qui nous entoure) et se souvenir que chacun des éléments entrant dans la composition du naufrage est bon en lui-même... puisqu’il fait partie du tout providentiel.

Pas de surprise, pas de hasard, le monde est fait tel qu’il doit être, donc aucune injustice n’est au fond injuste.

Mais comment être heureux en étant comme prisonnier ? Comment être libre en étant soumis à une nécessité ? Comme le rappellent sans cesse les Stoïciens, il est plus facile de « conformer nous-mêmes notre volonté aux événements » que de « changer le fond des choses » car « cela ne nous est pas donné » (Épictète, Entretiens, I 12 §17). On comprend par là même que la seule condition pour être heureux est d’accepter la nécessité à laquelle nous sommes soumis et de ne pas la voir comme une prison, mais précisément comme la seule manière d’arriver au bonheur.

Ce qui dépend de nous / ce qui ne dépend pas de nous

Le malheur a pour cause l'erreur qui consiste à vouloir être maître en dehors de notre champ d’action possible. Chose que les Stoïciens corrigent en inculquant qu’il faut que notre volonté ne donne son assentiment qu'à des jugements sur ce qui dépend de nous et qu’elle s’abstienne de juger ce qui ne dépend pas de nous.

Ce qui ne dépend pas de nous comprend le corps, la richesse, les honneurs, tout ce qui n’est pas notre œuvre propre ou celle de notre volonté. Ce sont là choses fragiles, dépendantes, sujettes aux entraves, et totalement étrangères. Tandis que ce qui dépend de nous est par nature libre, au-dessus de tout empêchement ou obstacle : opinion, tendance, désir, aversion, ne peuvent nous aliéner, échappant à l’emprise d’autrui. Devant un accident, un deuil, toujours se rappeler que :

« Ce qui meurtrit cet homme, ce n’est pas l’événement, mais le jugement qu’il porte sur cet événement. »

(Épictète, Manuel, c.16)

L’événement est donc un simple fait de nécessité, et plus un événement traumatique qui doit nous affecter, puisqu’il ne dépend pas de nous.

Les Stoïciens construisent ainsi une formule du bonheur comme évitement du malheur.

La réponse de Kant

Le bonheur est un idéal de l’imagination

Kant effectue une critique du bonheur. Pour Kant, le bonheur est un concept si indéterminé qu’il est impossible à un être humain de savoir ce qui ferait son propre bonheur. Car le bonheur « est un idéal de l’imagination ».

« Le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désir et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empirique, c’est-à-dire qu’ils doivent être empruntés à l’expérience. [...] Or, il est impossible qu’un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu’on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu’il veut ici vraiment. [...] Il est incapable de déterminer avec une entière certitude d’après quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux [...]. Le problème qui consiste à déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble  il n’y a donc pas à cet égard d’impératif qui puisse commander, au sens strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination. »

(Fondements de la métaphysique des mœurs)

Autrement dit, le bonheur pour Kant recouvre plus un idéal qu’une réalité. Tout le monde s’accorde à y voir une aspiration fondamentale de l’homme, mais on ne parvient pas à en déterminer un contenu universel (valable pour tous) car chacun l’imagine au gré de ses désirs et de ses espoirs. Dit en vocabulaire kantien, le bonheur obéit à des motivations empiriques (issues de l’expérience) rebelle par nature à toute universalisation. Le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination : il reflète la tendance de l’homme à penser la perfection dans ce qui n’est pas la réalité mais aussi son impuissance à l’incarner dans une forme qui le satisferait pleinement.

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